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Le 26 Février 1848, il y a cent ans, un siècle ! La République, pour la deuxième fois dans la vie de notre Pays, était proclamée à Lille. Deux jours auparavant, elle avait été établie dans la Capitale. Le Roi LOUIS-PHILIPPE chassé par l'émeute avait quitté Paris, sans espoir de retour, après 18 années de règne. A la suite des Trois Glorieuses, les combattants de 1830 s'étaient laissés frustrer de leur Victoire, ils avaient, avec enthousiasme même, accepté le roi des barricades, que leur présentaient la haute bourgeoisie et les Parlementaires. LOUIS-PHILIPPE, de plus, les avait débarrassés de ces Bourbons qui étaient rentrés dans les fourgons de l'étranger, imposés par l'ennemi, et les avait débarrassés aussi des privilégiés butés, dont le seul espoir était de rétablir l'ancien régime sous la Restauration. Il était devenu Roi des Français, auxquels il avait rendu le drapeau tricolore, et avec lui les principes de 1789. Mais les Français espéraient que la nouvelle royauté reprendrait les traditions de la France Révolutionnaire, qu'elle serait, comme en 1793, favorable aux Sans-Culottes, protectrice des peuples opprimés, qu'elle rendrait enfin à notre Pays ses frontières naturelles, la Belgique et la Rive Gauche du Rhin, la Savoie et Nice.


La Haute Bourgeoisie, au contraire, dont le vœu intime venait d'être réalisé par la prise du pouvoir qu'elle attendait impatiemment depuis 1789, ne l'entendait pas ainsi, et LOUIS-PHILIPPE, il faut bien le reconnaître, partageait en tous points son opinion. Après quelques réformes sans importance, durant les premières années, il avait fait prévaloir, surtout depuis 1840 avec GUIZOT, une politique de conservatisme obstiné. Ce Ministre, fidèle observateur de la volonté du Maître, grand orateur et bel historien, était doué d'une façon surprenante pour se faire détester. Hautain, dédaigneux, solennel et cassant, il avait tout pour exaspérer. « II portait sur de frêles épaules, comme un ostensoir, une tête dure de médaille romaine ». Il gravissait les marches de la Tribune d'un pas nonchalant et majestueux, pour débiter ses discours d'un ton autoritaire et méprisant. Ses boutades sont connues : « Vos injures ne vont pas à la hauteur de mon mépris »... « II n'y a pas de jour pour le suffrage universel qui est la plus- grande absurdité du monde... Enrichissez-vous, c'est tout ce que je vous demande »... Incorruptible, assure-t-on, pour lui-même, il fut un des grands corrupteurs de son temps. Pour conserver le pouvoir et la majorité il achetait les votes, comme aujourd'hui on achète le beurre au marché parallèle. Il possédait un véritable génie pour écarter les scandales. Cependant, l'affaire Teste et l'abominable assassinat commis par un grand du Royaume, le Duc de Praslin, s'ils ne furent pas fatals à la Monarchie, contribuèrent à déconsidérer terriblement le régime.

Dans les premières années du règne, la petite bourgeoisie : boutiquiers, artisans, représentants des professions libérales, avaient défendu le régime, pourchassé, comme gardes nationaux, les Républicains. Bientôt cependant, ils s'étaient lassés d'attendre le droit de suffrage, récompense de leurs légitimes services. Paysans et ouvriers, au fond, ne se souciaient pas de cela. Mais à partir de 1845, des récoltes insuffisantes, l'effondrement du prix du vin dans les régions viticoles, viennent rendre l'existence pénible. La réduction du pouvoir d'achat populaire atteint l'industrie, le chômage s'étend, le peuple souffre... et il s'aigrit.

 

La crise fut particulièrement aiguë dans notre région. Le Département du Nord comptait alors 1.133.000 habitants, la ville de Lille 75.430. La majeure partie de cette population était occupée dans l'industrie, tissages, mines, métallurgie... Sa situation, on dirait aujourd'hui son standard de vie, était lamentable. Le Nord, nous révèlent les économistes spécialistes de cette période, avait alors les intérieurs les plus misérables du Royaume. L'ouvrier de Lille habitait encore souvent soit des caves, soit des courettes. Les caves lilloises, situées surtout dans le quartier St-Sauveur, ont connu une triste notoriété. Elles ont provoqué les anathèmes lyriques de Victor Hugo dans Les châtiments :

 

Millions! Millions! Châteaux! Liste civile!
Un jour je descendis dans les caves de Lille ;
Je vis ce morne enfer.
Des fantômes sont là, sous terre dans des chambres,
blêmes, courbés, broyés; le rachis tord leurs membres
Dans son poignet de fer.
Presque enfant à vingt ans, déjà vieillard à trente,
Caves de Lille! On meurt sous vos plafonds de pierre!


Alphonse BLANQUI, un des premiers socialistes, estimait à plus de trois mille le nombre des familles vivant dans des caves, et il était particulièrement navré par le spectacle qu'offrait la rue des Etaques. Beaucoup de Lillois ont conservé, j'en suis certain, le souvenir de cette cave, « un soupirail sur la rue, fermé le soir par une trappe (une planche), 15 ou 20 marches en pierre, en mauvais état, et, au fond... une cage de pierre voûtée, n'ayant pour sol qu'un terri, éclairée par le soupirail et mesurant 4 mètres sur 5 ». Les courettes, « sont des labyrinthes formés de longues ruelles qui débouchent les unes dans les autres, et sont bordées de vieilles et chétives maisons mal bâties, mal éclairées, mal fermées, où des familles s'entassent ». Même quand ils sont chargés d'enfants, les ménages n'ont qu'un lit et n'occupent qu'une chambre.

Gagnons Roubaix, Le sort de l'ouvrier n'y est pas plus enviable? Visitons un logement, situé fort Wattel, au premier étage. Pour l'atteindre, il faut prendre une échelle et pénétrer par une trappe sans porte: superficie 2m.50 sur 3 m, une seule fénêtre étroite et basse; les murailles ne sont ni blanchies ni crépies ; le local est habité par quatre personnes: la mère, le père, et deux enfants de sexes différents, l'un de dix ans, l'autre de dix-sept.
En 1847, cette malheureuse population ouvrière connut non seulement la misère - elle était son lot habituel- mais la famine. La récolte a été mauvaise, le blé augmente sans cesse, les accapareurs s'en mêlent, et le pain atteint des prix jamais vus encore: les annales administratives de la ville de Roubaix ont transmis le sombre tableau de cette époque: « l'a,,ée 1847, dit ce document, touche à sa fin. Cette année désastreuse, qui laissera de si triste souvenirs à ceux qui l'ont traversée, mérite bien de trouver place dans nos annales comme des évènements le plus mémorables, qui aient pus infliger Roubaix. Le manque de travail d'une part, la cherté exessive des subsustances de l'autre, tels sont les deux fléaux qui ont, pendant cette triste période, sévi sur l'immense population ouvrière de cette cité. »

 

A la fin, la disette, le manque de travail et d'argent, excitèrent la colère ; des émeutes éclatèrent au printemps de 1847 dans la plupart des grandes villes du Nord ; le 12 Mai à Cambrai, la révolte gronde dans les quartiers pauvres. La foule envahit la Place d'Armes en criant : « du pain ou la mort ». Le 12 Mai aussi, à Lille, les ouvriers du quartier S t-Sauveur remontent la rue de Paris en criant « Le Pain à 5 sols » « A bas Louis-Philippe » ! On brise les façades des boulangers, on pille le pain que les hommes mangent aussitôt sur place, et que les femmes portent hâtivement à leurs enfants dans leurs pauvres réduits.

De sages mesures auraient pu ramener facilement le calme, panser les plaies. L'Administration préféra la rigueur, la répression brutale. De nombreuses arrestations eurent lieu... On fit saisir, chez eux, 15 gamins de 10 à 15 ans, accusés d'avoir lancé des pierres dans les devantures des boulangers. Le Président du Tribunal, dufkesnk, se montra particulièrement féroce. Après avoir stupidement déclaré que « le seul coupable de la cherté des vivres est l'été dernier, il n'y en a pas d'autres, ».... il distribua à profusion les mois et les années de prison. Les hommes, les femmes, les enfants sont condamnés avec une incompréhensible sévérité. Un ouvrier avoue avoir pris du pain, il se déclare prêt à recommencer si la faim le pousse : cinq ans de prison. Une femme est frappée de six mois, une autre de deux ans d'emprisonnement... pour le même délit. Et, longtemps, on conserva à Lille le souvenir de ce malheureux Nicolas BAUCHARD. Condamné à deux ans de détention, il regagne sa place la tête basse, regarde à plusieurs reprises le président d'un air hébété, puis on le voit s'affaisser. Son avocat se précipite, se penche sur lui, et se relève aussitôt tenant à la main un couteau ensanglanté qu'il présente à Dufresne ; terrifié et pâle, le magistrat le repousse en s'écriant : « Emportez ça!... puis il ajoute : « Emmenez le condamné ! emmenez-le donc !..., gendarmes, enlevez cet homme !... » Bauchard s'était tailladé la gorge.
La Presse lilloise, en partie, se montra plus compréhensive. Le radical Messager du Nord, dirigé par BIANCHI, et l'Echo du Nord, géré par Alexandre LELEU, prirent la défense des condamnés. Mais ils furent eux-mêmes poursuivis. Alexandre LELEU fut condamné à mille francs d'amende et deux mois de prison.



De tels événements jugent un régime. Aussi, quelques mois plus tard, en Février 1848, quand l'opposition attaquera la Monarchie, le peuple ouvrier se soulèvera pour porter le dernier coup à une royauté qui l'a traité avec tant de rigueur. « En 1848, écrit PROUDHON, dans son « Idée Générale de la Révolution », le prolétariat intervenant tout à coup dans la querelle, engagée entre la Bourgeoisie et la Couronne, fit entendre son cri de misère ».

Le prolétariat ne devait pas cependant donner le signal. Une pléiade de députés ambitieux : THIERS, Odilon BARROT, des nouveaux arrivés comme REKUSAT, se déclarèrent pour la réforme parlementaire et électorale, ils lièrent partie avec les républicains LAMARTINE et LEDRIT-BOLLIN. Ils présentèrent à l'Assemblée un projet d'élargissement du cens, qui aurait augmenté d'xme façon considérable le nombre des votants, leur aurait permis d'écarter GUIZOT et d'occuper sa place.

Mais GUIZOT tint bon. La Chambre donna la majorité au ministre, elle vota même, au début de l'année 1848, une adresse au Roi, appuyant sa politique résolument conservatrice^ A la députation qui venait le féliciter, LOUIS-PHILIPPE déclara : « Messieurs, je suis bien touché de vous voir aussi nombreux autour de moi, et bien sensible à vos acclamations ».
Dix jours plus tard, LOUIS-PHILIPPE était en fuite et le trône brûlait sur la Place de la Bastille.

Vaincue à l'Assemblée, l'opposition en effet décide de porter la question devant le Pays. Elle organise à travers la France une série de banquets, à l'issue desquels ses représentants développent le programme de la coalition antigouvernementale. Le premier banquet a lieu à Paris, à la Guinguette du Château Rouge. Odilon bareot fait le procès de la Monarchie de Juillet, qui depuis 17 ans trahit la Révolution de 1830 : « II n'y a, dit-il, que deux moyens de gouverner les hommes : par les sentiments généreux ou par les sentiments égoïstes. Le Gouvernement a fait son choix, il s'est adressé aux cordes basses du cœur humain ».
 
Charles DELESCLUZE

« Dés 1834, DELESCLUZE marquait sa foi aux intérêts du peuple et, depuis lors, il n'a cessé de marcher dans cette voie, toujours frappé, jamais abattu.
Et quand vous venez lui reprochez d'avoir, sous tous les gouvernements, même sous la république, combattu les réactions, vous ignorez peut-être que vous faîtes le plus bel éloge de son dévouement et de sa clairvoyance.
Voilà un homme, voila l'homme.»

Léon GAMBETTA - Plaidoirie au procés Bauduin - (14 novembre 1868)

«La révolution de 1848 dans le nord» de Pierre Jacob, professeur d'histoire comtemporaine à la Faculté des Lettres de Lille, 1948

Le fac similé de «La révolution de 1848 dans le Nord» sera disponible à partir du 1 mai 2012 (sous couverture transparente)
 
Document 1948 « Comité Départemental de célébration du centenaire ». Archives de GeneFlandres